Pour une réconciliation avec l’Autre

Lectures de D. Janicaud, F. Camon, J-P. Changeux

Travail réalisé dans le cadre du cours d’Anthropologie philosophique (FILO 1350, M. Dupuis – N. Frogneux) à l’Institut Supérieur de Philosophie (UCLouvain, année ac. 2003-2004).
L’objectif était de dégager, de la lecture de trois ouvrages, des questions transversales pouvant faire l’objet d’une approche antropo-philosophique.
  • Dominique Janicaud, L’homme va-t-il dépasser l’humain ?, Bayard, Paris, 2002;
  • Ferdinando Camon, La maladie humaine, Folio, Gallimard, Paris, 1984;
  • Jean-Pierre Changeux, L’homme neuronal, Pluriel, Hachette, Paris 1983.

Table des matières


Introduction

« On répète depuis Aristote que l’homme est un animal raisonnable. Cette définition a le mérite d’unir les deux pôles, l’âme et le corps, que trop de doctrines et trop d’incitatifs nous invitent à dissocier, mais elle a l’inconvénient d’inciter les esprits superficiels à exclure de l’humanité les êtres privés de l’usage de leur raison. Comme l’a montré Michel Foucault, l’exclusion des malades mentaux en Occident au cours des derniers siècles trouve là sa principale explication.

La science, la biologie darwinienne en particulier, a miné progressivement cette définition centrée sur la raison. L’abîme séparant jadis l’animal doué de raison de l’animal réduit à ses instincts s’est rempli progressivement. Personne désormais ne sait où passe précisément la ligne de démarcation. Ce fait, soit dit en passant, n’est pas étranger à la fin de l’exclusion pour cause de déraison.

Mais attention, quand d’une part on rapproche l’homme de l’animal et quand d’autre part, on réduit l’animal à la machine, que reste-t-il qui puisse servir de fondement à la dignité de l’être humain?[…] » 1)

Ces quelques lignes, extraites d’une conférence de Jacques Dufresne, lors du colloque thématique annuel de l’Institut québécois de la déficience intellectuelle en novembre 2001, s’adressent « à ceux et celles, parents ou professionnels, qui consacrent une partie de leur vie à des personnes gravement handicapées ». Dufresne propose une réflexion sur une définition de l’être humain qui soit compatible avec la reconnaissance des personnes souffrant de déficience intellectuelle ou de handicap grave comme citoyens.

Cette réflexion nous parait pertinente dans un sens où cette question est loin d’être écartée des débats importants de notre époque vu que les enjeux ne sont autres que, finalement, chercher à connaître et assumer l’homme en tant qu’il est homme.

Au travers de nos lectures nous proposerons différentes pistes de réflexion, envisageant les points de vues défendus par les auteurs des livres choisis ainsi que d’intervenants extérieurs. De l’homme neuronal de Changeux à l’homme se définissant comme une maladie chez Camon, en passant par la réflexion critique de Janicaud et tout en faisant un détour par une critique de l’institution psychiatrique, nous chercherons à montrer que ni les neurosciences, ni la psychanalyse ne parviendront à elles seules à rendre compte de l’humanité qui se trouve en l’autre. Une certaine humilité doit permettre d’envisager l’homme dans sa « concrétude », acceptant la pluralité des disciplines proposant de mieux le connaître.

Comment définir l’homme?

Pour Dominique Janicaud, cette question est d’emblée problématique car « ce sont les capacités effectives de l’homme [qui] semblent le définir; or l’évolution et l’histoire du type humain ont montré que l’homme est justement l’être qui déplace sans cesse les frontières de son champs d’action, au point de n’être parfois plus reconnaissable ou identifiable à ses propres yeux. » 2) Janicaud tente de mettre en évidence le fait que l’homme ne peut plus se définir comme autrefois simplement comme un « animal doué de langage » ou comme un « animal social ». En effet, les importants développements des sciences de la nature et des sciences « humaines » ont mis bien à mal ce genre de « définitions » de l’homme. L’homme s’est découvert dans un univers dont il ne connaît pas les limites, il s’est découvert « cousin » du singe et aussi dirigé par un « inconscient » qu’il ne contrôle pas. Des interrogations aux découvertes, l’homme s’est donné au fil du temps un champ et des moyens d’action d’une incroyable ampleur. La nature, qui autrefois était hostile à l’homme, s’est laissée domptée pour aujourd’hui entretenir un rapport de soumission avec l’homme. Et cela ne va pas sans mal car, en plus des questions éthiques qui, comme telles, cherchent à repenser le devoir de l’homme par rapport à son nouveau pouvoir sur son environnement 3), la question de savoir ce qui définit l’homme aujourd’hui demeure hautement problématique. « Le sujet qui se pose aujourd’hui le problème éthique n’est plus une pure liberté devant une nature autonome : il hérite un pouvoir qui a déjà transformé cette nature et continue à le faire si radicalement que la « nature humaine » elle-même se voit mise en cause (par les manipulations génétiques et par les conditionnements psychologiques). » 4)

Mais le problème ainsi posé ne nous laisse encore entrevoir aucune solution satisfaisante, il faut poursuivre… Janicaud nous propose de revoir la manière dont la philosophie peut répondre à cette question, tout en s’efforçant de maintenir un discours parlant pour tous et reflétant les réalités concrètes de l’action humaine. Même s’il est sans doute urgent de trouver à nouveau des moyens pour penser l’homme, il préconise « de ne pas céder au catastrophisme » véhiculé par un humanisme théorique – dont il montre les limites -, sans pour autant tomber dans un « optimisme techniciste » 5) soutenu par un scientisme qui méconnaît parfois les implications éthiques du savoir qu’il porte ou qui se substitue (non pas légitimement) à elles.

La position qu’il adopte cherche à « obtenir un peu plus de clarté dans la pensée et l’action, grâce à une indispensable distinction entre description et prescription, entre ontologie et déontologie, entre le domaine des réalités à assumer et celui des exigences éthiques à réaffirmer. » (Dominique Janicaud, op. cit., p. 98.)) Il ajoute qu’il faut être lucide tout en veillant à ne pas être fermé car l’homme, à ses yeux, doit lutter, pour stabiliser son existence, « entre une régression inhumaine et un dépassement surhumain, entre bestialité et angélisme, entre malignité et divinisation » 6). Mais il faut néanmoins s’attendre à de nouvelles symbioses, entre l’homme et la machine (par la technique, les biotechnologies, etc.), qui définiront une nouvelle humanité énigmatique et se cherchant.

Ce qui restera le garant de l’humanité sera sans doute la réflexion propre à l’homme et sa liberté de penser. Pour Janicaud cette liberté est à assumer pleinement car « une humanité qui cesserait de s’interroger sur elle-même cesserait d’être libre ». 7) En définitive, il soutient qu’ « il faut que pensée et action soient désormais enfin en mesure d’affronter cette mouvante complexité humaine. Il faut savoir instaurer, de toute urgence, une « économie » paradoxale combinant stratégiquement un humanisme de précaution, prévenant l’inhumain et le sous-humain, et une ouverture aux possibles surhumains […] qui sommeillent en nous. » 8)

D’une autre façon, l’ouvrage de Jean-Pierre Changeux implique également une certaine conception de l’homme. Il ne s’agit pas d’une « simple » description neurobiologique de l’être humain, mais d’un véritable effort scientifique pour (tenter de) comprendre ce qu’est l’être humain. Pour cet auteur, « l’explication neuronale de la complexité et de la spontanéité semble suffire à rendre compte du rapport de l’homme au monde et à l’histoire. » 9) Autrement dit, Changeux, par son explication scientifique de la perception, de la connaissance, du plaisir, de la douleur, du langage, de la « mémoire collective », etc., opère un certain réductionnisme de la conception de l’homme. Il se retrouve finalement comme le successeur des mécanicistes modernes ou des premiers physiologistes, dans la continuité de l’homme-machine de La Mettrie (auquel il ajoute la chimie, précise-t-il dans une boutade).

Etudiant le cerveau et toutes les composantes du système nerveux, Changeux attribue au néocortex (qui est la partie supérieure du cerveau et dont l’importance du développement est propre à l’homme) notre capacité de « s’ouvrir au monde physique et social qui [nous] entoure, de l’analyser dans sa multiplicité et ses détails et dans la diversité de ses schémas d’organisation. » 10) Jusque là rien d’étonnant, mais il va plus loin en décrivant, dans la suite de son exposé « l’importance de facteurs génétiques dans l’organisation anatomique du système nerveux, dans la genèse et la propagation de l’activité nerveuse, et enfin dans la réalisation de comportement aussi évolués que l’apprentissage ou les états affectifs. » D’où son adage : « La toute-puissance des gènes est là! » 11) Il faut aussi comprendre cette phrase dans le sens où c’est, selon Changeux, notre configuration neuronale qui implique certains comportements. Par exemple, apprendre, c’est stabiliser des connexions synaptiques préformées et c’est éliminer les autres. 12)

Mais quand l’homme se définit par sa liberté de penser ou par son libre arbitre, cela devient plus difficile à concevoir avec ce type de discours qui a tendance à réduire l’homme à son corps. Ici, il n’y a plus de distinction entre le neuronal et le psychique, et Changeux dit explicitement vouloir « détruire les barrières qui séparent le neural du mental et construire une passerelle, aussi fragile soit-elle, qui permette de passer de l’un à l’autre. » 13)

Dans un débat sur ce sujet, qui les a amené à publier un livre, Paul Ricœur, face à Jean-Pierre Changeux, critique cette réduction et, « distinguant le psychique du neuronal, il soutient que le discours du psychique comprend le neuronal, et non l’inverse; et que la notion même du neuronal est en définitive une construction psychique (p.59) ». Ricœur poursuit en ajoutant que « le cerveau n’est que le substrat de la pensée, et réciproquement la pensée est l’indication d’une structure neuronale sous-jacente (p.61). » 14) Le point de vue de Ricœur préconise donc la prudence quand la science prétend nous donner les clés de la compréhension du vivant. D’une certaine façon, on retrouve chez Changeux l’ « optimisme techniciste » (voire scientiste ?) dont Janicaud préfère se méfier également.

Qui est l’Autre?

De la déficience mentale à l’handicap, mais aussi du fantasme du surhomme au robot intelligent, l’Autre est investi de crainte, de peur, ou d’admiration.

Pour Janicaud pourtant, si l’homme doit craindre un autre, c’est bien l’homme lui-même. Car c’est le seul être capable de sadisme, de torture, etc.. L’inhumain fait donc partie de l’homme. « Il n’y a d’inhumanité que pour l’homme et en référence à l’idée qu’il se fait de sa propre humanité. » 15)

Janicaud définit trois types de monstruosité ou d’inhumanité 16): d’un point de vue biologique, c’est un « organisme d’une configuration insolite »; d’un point de vue moral, elle représente la perversion d’un être libre, un gaspillage de liberté, un mal pour le mal ; et d’un point de vue technique, elle représente le «monstrueux » engendré par la science, la génétique, etc.. Cette dernière représente le désir de puissance à travers la connaissance et une menace à chaque fois que la science s’aventure sur un terrain inconnu dont les limites 17) n’ont pas été clairement définies.

On avait tendance avant à rejeter le monstrueux hors de nous, mais force est de constater que le « monstrueux » s’il n’est pas un produit de la nature, est souvent le résultat de l’action humaine. Si les recherches sur la génétique, la biologie moléculaire ou les neurosciences ne cessent de se développer, faut-il attendre qu’elles transforment l’homme en quelque chose d’autre avant de s’en préoccuper ? Dans ce sens, Janicaud nous met en garde contre une « science sans conscience ». Même si « les sciences et les techniques opèrent incontestablement des déplacements considérables de nos pouvoirs, faut-il pour autant attendre de ces déplacements des mutations au-delà de l’humain ? » 18)

Sa réponse est non car, d’autre part, il faut assumer l’inhumain de l’humain. L’homme a deux visages: celui de l’idéal de la dignité humaine et celui de l’inhumain. Nous avons le devoir d’assumer ce que nous avons produit et ce que nous sommes. Cela ne doit pas nous faire approuver l’inhumain mais nous rendre vigilant 19), c’est « rester humain sans se voiler la face ».

Mais l’Autre peut aussi être cet inconscient révélé par Freud, comme l’évoque Ferdinando Camon, par son historiographie psychanalytique (fictionnelle) La maladie humaine. On sait qu’un inconscient trop chargé peut être à la source de conflits psychiques. Quels que soient les mécanismes neuronaux qui interviennent, il existe une certaine réalité derrière le processus psychanalytique qui cherche à mettre des mots sur des émotions, des sentiments de l’histoire du patient. Mais, paradoxalement, le but de l’analyse est aussi de devenir autre que ce qu’on était au départ. Comme l’écrit Camon, c’est « cet orgueil d’être soi et ce refus d’être autre que soi [qui] constituent le principal obstacle à la guérison, autrement dit, à l’analyse. » 20)

Finalement, en cherchant à répondre à la question qui nous a amené ici (« Qui est l’Autre ? »), on s’aperçoit que l’Autre est toujours, de près ou de loin, l’homme. Qu’on le qualifie de monstre ou de héros, de savant ou de fou, l’Autre, c’est l’homme, c’est moi. Puis, comme le fait remarquer Janicaud, dans « inhumain », il y a toujours référence à l’humain, de quoi montrer que l’on ne peut échapper à notre condition humaine.

Mais il existe des cas où l’Autre se manifeste sous une forme de tension au sein de l’homme et lui fait violence. Ces cas, nous les retrouvons dans la maladie mentale ou ce que l’on appelle communément la folie. Nous pouvons alors nous demander :

Quel rapport entretenir avec la maladie mentale ou la folie?

Si la neuropsychologie étudie les liens entre phénomènes psychiques et zones cérébrales (pathologie et physiologie), les moyens de traitement qu’elle préconise ont suivi le développement des médicaments psychotropes comme les neuroleptiques, les antidépresseurs ou les tranquillisants, mis au point dans les années 50-60. Cependant, un tel rapport à la maladie mentale ou à la folie reste néanmoins problématique. Dans notre histoire occidentale de la folie 21), on a eu tendance à minimiser l’échec des asiles psychiatriques pendant longtemps. Ce n’est qu’après la seconde guerre mondiale que ces institutions de soin ont connu une certaine évolution, suite à la critique antipsychiatrique et au développement de la pharmacologie. On aurait pu s’attendre à de réelles transformations mais l’histoire ne fut pas aussi simple.

Robert Wets 22), aujourd’hui administrateur de a.s.b.l. VMEH (Visites aux Malades En milieu Hospitalier) de Saint-Gilles (Bruxelles), critique vivement de nombreuses pratiques inappropriées, violentes ou inhumaines dans certains centres qui accueillent des malades mentaux, mais dénonce également l’abandon, de la part des familles et de la société, de ces malades à leur propre sort.

En ce sens, aujourd’hui encore, il semble qu’il existe une réelle discrimination à l’égard de certains malades porteurs de pathologies plus « lourdes » ou répertoriés sur des « listes noires » 23). Certains malades se retrouvent ainsi privés de soins adéquats ou simplement privés d’humanité.

L’antipsychiatrie a voulu dénoncer l’hôpital psychiatrique et ses pratiques d’exclusion, en mettant en place des institutions, par exemple, de petites communautés ouvertes et non répressives, ou un système de soins psychiatriques alternatifs à l’hôpital psychiatrique 24).

« Le 18 février 1976, La Devinière, un lieu de psychothérapie institutionnelle [à Farcienne, Belgique], ouvrait ses portes à 19 enfants réputés incurables, refusés par tous. Ni le sens commun, ni la psychiatrie, ni la pédagogie ne pouvaient les admettre, les reconnaître. Ces enfants, en somme exilés, La Devinière les a acceptés définitivement avec comme principe fondateur de ne les rejeter sous aucun prétexte. Le mot “asile” reprend son sens, un espace sans grille, ni chimie où l’on donne le droit de “vivre avec sa folie”. Durant plus de vingt ans, les liens de solidarité se sont forgés entre ceux que rien ne reliait. » 25)

Fondé en 1976 (et toujours dirigé) par Michel Hock, dans un esprit proche de l’antipsychiatrie, cet établissement où camisoles, électrochocs et médicaments sont exclus, se propose quand même d’apporter un mieux être à ses occupants. « L’apport important de l’antipsychiatrie est que la maladie mentale serait une réponses, douloureuse pour le patient, aux injustices et aux violences de la société, dont l’une des plus caractéristiques est d’enfermer les esprits non conformes. » 26)

S’il est heureux que de tels établissements existent, ils témoignent également de la complexité du psychique ou encore de sa méconnaissance face aux prétentions d’une psychologie scientifique (ou scientiste!) qui tend aujourd’hui à occuper beaucoup de place à l’agora de la connaissance.

Mais la première thérapie alternative à l’internement fut, historiquement (mais pas pour tous les troubles psychiques) la psychanalyse.

Comme Camon nous l’illustre dans La maladie humaine, la psychanalyse est une cure thérapeutique basée sur la parole et sur la relation entre l’analyste et le patient. La narrateur qui a suivit une analyse durant sept années nous confie: « J’ai souffert au-delà du tolérable. Parfois la souffrance était si totale, si inexorable, si enfoncée en moi que je me demandais comment je pouvais la supporter, et la réponse ne m’apparaît clairement qu’aujourd’hui : je n’étais pas seul, j’étais lui [l’analyste] aussi. J’étais deux. » 27) Une écoute particulière est requise de la part du psychanalyste: « une pratique confiante de la parole plus que des autres formes de communication, et l’intuition des rapports symboliques infinis qui relient toutes choses entre elles […] » 28)

Les critiques adressées à la psychanalyse portent souvent sur le fait qu’avec cette discipline, tout semble analysable et interprétable. Cependant, le narrateur est ici conscient de ce fait sans pour autant en avoir une opinion négative. « Le rapport analytique est la situation où tout, même l’erreur, produit de la vérité. » 29)

Le malade qui décrit sa maladie fait appel explicitement à une aide, une relation extérieure, dont il ressent la nécessité pour « guérir ». « C’est comme quand on est plongé dans les sables mouvants jusqu’aux cuisses : on tente d’en sortir, en prenant appui tantôt sur une jambe tantôt sur l’autre, on essaie de lever les genoux, mais on n’aboutit qu’à s’enliser plus profondément. Le salut ne peut venir que d’une aide extérieure. » 30) De plus Camon ajoute que « le succès de l’analyste ne tient pas tant à ce qu’il sait qu’à ce qu’il est. » 31) Comme on le voit ici, la relation analyste-patient a une importance cruciale.

Qu’y a-t-il entre le neuronal et le psychique?

Comme en témoignait Michel Hock lors d’une récente diffusion d’un documentaire sur La Devinière 32), en tant que psychologue clinicien, il émettait la critique suivante par rapport à l’attitude des cliniciens face à la maladie mentale. « Si aujourd’hui certains pensent que l’on peut traiter un cancer ou une psychose de la même façon, ils se trompent probablement. Ceux qui croient que l’on peut soigner un cancer uniquement par des médicaments 33), loin de tout contact se trompent; ceux qui pensent que la psychose n’est faite que de psychologique se trompent également. Une maladie est liée à une multitude de facteurs et ni les psychotiques, ni les cancéreux ne doivent leur maux à un seul problème qu’il soit d’origine génétique, familiale, toxicologique. » Michel Hock insiste donc sur l’importance de l’interaction car l’homme n’est ni une machine, ni un esprit sans corps; un être humain est un être incarné, qui a une histoire vécue et un futur et qui mérite l’attention et le respect des autres êtres humains.

Autrement dit, c’est ici la pratique qui nous met en garde : ce n’est pas en théorisant l’homme et en décrivant un maximum de ses fonctions, comme le fait Changeux que nous pourront réellement saisir ce qu’est l’homme. Par ailleurs, la psychanalyse doit, elle aussi, reconnaître ses limites dans l’explication de certains troubles et dans les soins qui sont apportés directement au patient

Comme l’écrit justement Guillebaud, « la psychanalyse se fourvoierait sans doute si elle négligeait totalement l’apport des neurosciences au profit d’une sorte de psychologie antiscientifique. Les neurosciences, à l’inverse, si elles campaient dans la vision réductrice d’un « homme neuronal » déboucheraient vite sur une « minable psychologie de sens commun » 34) » 35)

Entre le neuronal et le psychique, ce que l’on trouve, c’est l’unité irréductible qu’est l’homme. C’est l’homme en tant qu’être-en-situation, être incarné. C’est le lieu où précisément, la physiologie et la psychologie doivent s’unir pour rendre à la société l’homme malade.

Mais qu’est-ce qui nous fait homme ?

Différents facteurs peuvent ici être pris en compte. Un premier serait le facteur biologique, illustré par Changeux. En effet, pour lui, « les différences individuelles s’effacent devant la constance des traits majeurs de l’organisation cérébrales. Quels que soient l’ethnie, le climat ou l’environnement, l’autorité des gènes assure l’unité du cerveau humain au sein de l’espèce. » 36) Il y a donc bien une certaine organisation biochimique qui nous détermine et qui nous permet d’échanger des informations, des comportements avec les autres membres de l’espèce humaine. Mais à la limite du biologique, Changeux situe tout de même le langage (je veux dire par là qu’il ne situe pas pleinement le langage dans le culturel, et qu’il est déterminé par « une empreinte du monde physique et du monde socioculturel »). Changeux considère en effet le langage comme « un système de codage lourd et encombrant qui véhicule tant bien que mal le « langage de la pensée » » 37) et qui nous permet de transmettre des objets mentaux par sa symbolique des signes.

Il ne faudrait pas s’attendre à ce que cette conception du langage se retrouve de la même manière chez les psychanalystes ou les philosophes. C’est pourquoi il me semble que le facteur langagier doit aussi être vu sous un autre angle.

Comme on vient de le voir, l’analyse est un processus relationnel et langagier. C’est par le langage, l’écoute et finalement un certain échange (pas nécessairement parlé) que se pratique la thérapie. Mais en même temps que le langage est une voie par laquelle on se décharge de ses maux, Camon associe également le langage comme vecteur de la maladie. Il écrira même que « la langue est le virus de cette maladie que l’on appelle homme. Plus l’homme devient animal, plus son mal s’aggrave. C’est ce que nous appelons le progrès. L’animal n’est pas névrotique et ignore le progrès. Il y a un orgueil de la névrose, qui ne fait qu’un avec l’orgueil d’être homme ». 38) La maladie humaine, c’est le langage, c’est le fait qu’on parle. Autrement dit, comme avec le « nous sommes tous des névrosés » de Freud, le message est qu’il faut être humble ; il n’y a pas de frontière entre le normal ou le pathologique si ce n’est qu’ils ont besoins réciproquement l’un de l’autre pour se définir, le normal par le pathologique et le pathologique par rapport au normal. Et si le langage est sans doute une des premières œuvre collective de l’humanité, il se trouve au plus profond de nous jusqu’aux conflits psychiques ou à leur résolution.

En guise de conclusion…

Au travers des cinq questions que nous venons de développer, nous avons tenté d’illustrer à quel point la question de l’homme est loin d’être simple. Nous sommes encore bien loin d’avoir trouvé comment le définir, mais si au final nous avons reconnu une partie de l’Autre qui sommeille en nous, nous pouvons considérer que cet effort ne fut pas vain. Enfin, pour ceux qui ne nous auraient pas suivis ou qui s’illusionnent encore quant à notre nature, voici, pour conclure, une dernière citation de Janicaud :

En même temps que l’homme projette son dépassement, « l’homme peine à reconnaître une évidence qui crève les yeux : sur l’essentiel, c’est-à-dire sa condition d’être conscient, libre, incarné, fini, sur la responsabilité en lui de choisir entre le bien et le mal, sur ce qui fait le coeur de sa condition d’homme, rien n’a changé. Il est toujours cet être instable et fragile qui a du mal à assumer sa marge de liberté, à vivre avec ses semblables et à se forger un sagesse. […] L’homme ne parvient pas à échapper à sa condition. » 39)

Sources

Livres :

  • Dominique Janicaud, L’homme va-t-il dépasser l’humain ?, Bayard, Paris, 2002 ;
  • Ferdinando Camon, La maladie humaine, Folio, Gallimard, Paris, 1984 ;
  • Jean-Pierre Changeux, L’homme neuronal, Pluriel, Hachette, Paris 1983 ;
  • Jean-Claude Guillebaud, Le principe d’humanité, Seuil, Paris, 2001 ;
  • Michel Legrand, Cours d’introduction à la psychologie clinique, Ciaco 2003. ;
  • Denis Müller, « Changeux-Ricoeur : un dialogue exemplaire et déroutant. A propos du livre de Jean-Pierre Changeux et Paul Ricœur, Ce qui nous fait penser. La nature et la règle (Odile Jacob, Paris, 1998) » dans la Revue Esprit, octobre 1998/10, Paris, pp. 228-233.

Ressources en ligne :

  • Jacques Dufresne, Déficience intellectuelle, justice, communauté; conférence donnée le 2 novembre 2001 au XIIe colloque thématique annuel de l’Institut québécois de la déficience intellectuelle; texte disponible sur le site web de l’Encyclopédie de l’Agora, http://agora.qc.ca [lien alternatif sur Archive.org] (au 8 mai 2004).
  • Protocol Online : Il s’agit d’une base de données qui rassemble des protocoles de recherche dans un grande variété des sciences de la vie. Créés en juin 1999 par le docteur Long-Cheng Li (University of California, San Francisco). http://www.protocol-online.org/ (au 8 mai 2004).

Documentaires vidéo :

  • « Des grilles dans la tête; La Devinière », émission Archives du 01/05/04; invités: Michel Hock, Jean-Claude Neckelbrouck; réal.: Françoise Wolf et G. Lejeune ; prod. RTBF.
  • « On ne voulait plus d’eux ailleurs », émission Autant Savoir du 30/05/95; réal.: Philippe Gauthier et Manu Simon ; prod. RTBF. (La Médiathèque: TN 5781)
  • « La Devinière » de Benoît Dervaux, prod. Les films du fleuves, Dérives, Lapsus, W.I.P., 90′, 2000. (La Médiathèque: TJ2876) – Fiche du film

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Alexis Jurdant 2004

Notes

1) Jacques Dufresne, Déficience intellectuelle, justice, communauté; conférence donnée le 2 novembre 2001 au XIIe colloque thématique annuel de l’Institut québécois de la déficience intellectuelle; texte disponible sur le site web de l’Encyclopédie de l’Agora, http://agora.qc.ca/reftext.nsf/Documents/Handicape—Deficience_intellectuelle_justice_com munaute_par_Jacques_Dufresne [lien alternatif sur Archive.org] (au 8 mai 2004).
2) Dominique Janicaud, op. cit., p. 10.
3) Je pense ici au Principe responsabilité de Hans Jonas
4) Dominique Janicaud, « Le malaise autour de la Terre », in Le messager européen, 5, 1991, p. 175, cité dans Olivier Depré, Philosophie Morale, Bruylant-Académia, 2000, p. 123.
5) Dominique Janicaud, op. cit., pp. 97-98.
6) Dominique Janicaud, op. cit., pp. 99-100.
7) Dominique Janicaud, op. cit., p. 103.
8) Dominique Janicaud, op. cit., p. 104.
9) Denis Müller, « Changeux-Ricoeur : un dialogue exemplaire et déroutant. A propos du livre de Jean-Pierre Changeux et Paul Ricœur Ce qui nous fait penser. La nature et la règle (Odile Jacob, Paris, 1998) » dans la Revue Esprit, octobre 1998/10, Paris, pp. 228-233, §2.
10) Jean-Pierre Changeux, op. cit., p. 158.
11) Ibid., p. 224.
12) Ibid., p. 304. Il défend une théorie originale d’un « darwinisme des synapses » pour expliquer l’organisation synaptique. Page 331 il écrit que « le darwinisme des synapses prend le relais du darwinisme des gènes », c’est-à-dire que, parmi les synapses produites, subsistent les plus « aptes » et disparaissent les moins efficaces dans la transmission d’information…
13) Jean-Pierre Changeux, op. cit., p. 209.
14) Denis Müller, op. cit. §1. (Les numéros de pages renvoient au livre de Jean-Pierre Changeux et Paul Ricœur Ce qui nous fait penser. La nature et la règle, Odile Jacob, Paris, 1998.) Remarque: Dans ce débat, Changeux n’est pas d’accord; il souhaite inscrire la conscience plus profondément dans notre corps. Il tente d’illustrer cela par des exemples cliniques qui montrent que « des lésions du lobe frontal entraînent aussi des perturbations dans l’orientation de l’individus vis-à-vis de son propre corps, de son « moi » » (p. 200), ce qui devrait manifester à quel point le cerveau détermine l’homme.
15) Dominique Janicaud, op. cit., p. 54.
16) Ibid., pp. 39-41.
17) D’où l’importance de protocoles de recherche définissant les objectifs poursuivis et les moyens d’expérimentation, de reproduction et d’application de la recherche.
18) Ibid., p. 49.
19) Ibid., p. 43.
20) Ferdinando Camon, op. cit., p.190.
21) Cfr Michel Foucault, Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique, Plon, Paris,1961 (réed. Gallimard 1981, 1986, 1993,…).
22) Plusieurs notes relative à la psychiatrie en Belgique sont diponibles à l’adresse suivante http://www.bizoum.com/robertwets.html [lien alternatif sur Archive.org] (au 8 mai 2004).
23) Sources : Robert Wets.
24) D’après Michel Legrand, Cours d’introduction à la psychologie clinique, Ciaco 2003.
25) Synopsis du film documentaire « La Devinière » de Benoît Dervaux, prod: Les films du fleuves, Dérives, Lapsus, W.I.P., 90′, 2000.
26) Article « Folie et société » dans l’encylopédie Le Nouveau Mémo, Larousse, Paris, 1999, p.971
27) Ferdinando Camon, op. cit., p. 14.
28) Ibid.
29) Ibid., p. 174.
30) Ibid., p. 81.
31) Ibid., p. 35.
32) « Des grilles dans la tête; La Devinière », Archives, La Deux (RTBF), le 01/05/04.
33) D’autant que des études en sociologie hospitalière nous révèlent qu’à tout médicament est associé une marge d’efficacité pouvant varier jusqu’à 30% en fonction de l’attente du patient et que des placebos, utilisés dans certaines conditions (donnés par un médecin spécialiste par exemple) ont eu certains effets bénéfiques sur les patients (dans le cadre de ces études). Source : Marc Crommelinck, Cours de psychologie [générale], Ciaco 2000.
34) Christophe Dejours, Evelyne Abdoucheli, « Biologie et psychanalyse : les enjeux », in Vers un antidestin. Patrimoine génétique et droits de l’humanité (dir. François Gros et Gérard Hubert), Odile Jacob, Paris, 1992 (colloque d’octobre 1989 à Jussieu) cité dans cfr note 36.
35) Jean-Claude Guillebaud, Le principe d’humanité, Seuil, Paris, 2001, p.199.
36) Jean-Pierre Changeux, op. cit., p. 250.
37) Ibid., p. 202.
38) Ferdinando Camon, op. cit.p. 190.
39) Dominique Janicaud, op. cit., pp. 61-62.

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